La commensalité (le manger ensemble) est un mot un peu oublié dans le vocabulaire français. Cependant, le repas est un moment de partage important pour nouer des relations. Actuellement des courants d’hygiène de vie et d’alimentation nous incitent à changer nos habitudes alimentaires. Un vegan, un végétarien et un amateur de viande peuvent-ils encore partager un repas entre amis ou avec la famille sans que cela tourne à un règlement de comptes ? Éclaircissements.

Le repas à table est une tradition

Nous passons du temps à table (qui n’a pas connu des déjeuners dominicaux qui duraient des heures ?), et lors de nos repas nous parlons nourriture ! Beaucoup d’étrangers s’étonnent « du temps que la nourriture occupe dans nos conversations mais aussi le temps passé à table, ils ne comprennent pas que nous puissions passer 2 heures à table ».

Le repas fait partie de nos traditions. Depuis 2010, notre repas gastronomique est inscrit au patrimoine immatériel culturel de l’UNESCO qui le décrit de façon très minutieuse : « le choix attentif des mets parmi un corpus de recettes qui ne cesse de s’enrichir ; l’achat de bons produits, de préférence locaux, dont les saveurs s’accordent bien ensemble ; le mariage entre mets et vins (…). Le repas gastronomique doit respecter un schéma bien arrêté : il commence par un apéritif et se termine par un digestif, avec entre les deux au moins quatre plats, à savoir une entrée, du poisson et/ou de la viande avec des légumes, du fromage et un dessert. ».

Mais cette définition met aussi l’accent sur la notion de partage et plus précisément entre des personnes. « Le repas gastronomique met l’accent sur le fait d’être bien ensemble, le plaisir du goût, l’harmonie entre l’être humain et les productions de la nature ».

Un personnage principal en déclin ?

Le repas gastronomique se fait à l’occasion de moments très spécifiques, repas de fêtes, d’anniversaire, de communion… Un rituel scellé par les participants, autour d’une table, qui partageraient la même nourriture. La table est presque le personnage principal du repas gastronomique ou non, on s’assied tous, côte à côte, face à face, il y a une proximité entre les convives. C’est ce qui permet de nouer des relations sociales voire sentimentales (dîners familiaux, amoureux…).

Cependant, les temps changent. En effet, on constate actuellement que le repas ne se fait plus à table. En 2017, Le Parisien dévoilait une enquête sur les repas des Français. Selon cette étude, 29 % des Français interrogés, soit presque un sur trois, ne mangent plus à table. Par exemple, 8% utilisent la table basse du salon, 5% le canapé, 3 % mangent devant leur ordinateur et enfin 1% dans leur lit. Le déjeuner n’est pas forcément un moment de partage. Mais il reste une coupure dans la journée de travail, respecté par plus de la moitié des Français.

Repas en famille obligatoire pour les ados, ça a du bon pour leur alimentation !

La table se voit évincée de nos habitudes. Il reste le plat.

Un vegan, un végétarien et un amateur de viande peuvent-ils encore partager un repas ?

Peut-on encore partager une raclette, un pot-au-feu ? C’est compliqué, surtout si vous invitez des personnes avec des goûts et des philosophies ou des religions différentes. Concrètement que cuisiner à des personnes végétariennes, vegans ou à des intolérants ?

Les intolérants

Si certaines personnes ont des régimes particuliers par réelle nécessité, d’autres s’en imposent sans raison. Comme les personnes qui s’auto-déclarent intolérantes sans avoir passé de tests allergiques. Les vrais intolérants existent, ils souhaiteraient bien manger comme tout le monde.

Alors, pourquoi certains se disent-ils intolérants ?

Selon Claude Fischler, sociologue et anthropologue français, « “Je suis ce que je mange, ce que je mange me transforme ; le manger transmet certaines caractéristiques aux mangeurs. En conséquence, si je ne sais plus ce que je mange, je ne sais plus qui je suis”. (…) A l’échelle locale, les prescriptions alimentaires de tel ou tel groupe sont un marqueur dans les quartiers des villes au moins aussi visible que les signes vestimentaires ».

Habiter dans un quartier précis d’une ville, avoir les mêmes préférences vestimentaires, intérêts culturels et le même régime alimentaire. Tout ceci inclut l’individu non dans la société mais dans un groupe spécifique (bobos, écologistes…).

Doit-on y voir de la méfiance vis-à-vis du monde, une forme d’individualisme ?

L’orthorexie

Notre repas est aussi attaqué par la vision hygiéniste des Etats-Unis. « Sa puissance économique lui permet d’imposer une culture anglo-saxonne protestante et puritaine. Cette vision hygiéniste que chacun s’impose, nous fait préférer [notre] intestin au repas en commun, ce qui n’est pas culturellement inscrit dans notre pays. »

C’est ce que vivent les orthorexiques. Ils ne veulent manger que des produits bios, cuisinés et conservés de façon à ce qu’ils conservent toutes leurs valeurs nutritives. Cela peut devenir très vite une obsession. « A force d’orthorexie et de volonté de contrôle on finit par ne penser qu’à son intestin et on oublie quelque chose de plus important, le repas en commun. ».

« … on peut noter qu’aujourd’hui certaines formes spécifiques de régimes alimentaires peuvent rendre le terrain propice au développement de cette pathologie. A moins que ce soit la pathologie qui fasse adopter ces modes particuliers d’alimentation à certains. On peut voir par exemple cela chez certaines personnes qui ont choisi une alimentation végétalienne ou le véganisme ou encore qui pensent être intolérantes à certains aliments comme ceux contenant du gluten, ou de l’histamine, etc. qui produisent un rejet psychologique de ces aliments plus qu’une véritable intolérance au sens médical du terme, car ces allergies par ailleurs très graves sont aussi heureusement très rares. »

L’orthorexie, l’obsession de manger sain

Le bien-être animal

Le bien-être animal, défendu par les antispécistes, nous oblige à reconsidérer notre assiette, avec un regard différent. Le spécisme a été exposé pour la première fois en 1980, par Peter Singer. Il explique qu’en tant qu’homme nous ne pouvons considérer que notre espèce est meilleure que les autres et donc que nous ne pouvons les dominer. « La question n’est pas : peuvent-ils raisonner ? ni : peuvent-ils parler ? mais : peuvent-ils souffrir ? ». C’est la base du spécisme défini dans La libération animale comme « un préjugé ou une attitude de parti pris en faveur des intérêts des membres de sa propre espèce et à l’encontre des intérêts des membres des autres espèces ».

L’antispécisme englobe les régimes végétariens et tous ses dérivés comme les crudivores qui ne mangent que cru (la cuisson doit se faire à une température inférieure à 48°C) ; les fruitaristes qui ne mangent que des fruits et enfin les désormais bien connus véganistes qui refusent tous produits venant des animaux (lait, miel, œufs…) mais aussi la laine, le cuir, la fourrure et les produits testés sur les animaux. Le véganisme s’impose de plus en plus souvent dans nos menus.

Les questions posées sur la souffrance animale sont légitimes. Mais faut-il pour autant oublier que l’homme est omnivore ? Et ainsi en oublier le plaisir de partager un même plat ?

Ce n’est pas le carburant qu’il faut taxer, c’est la viande !

Sources

– Voix Express,
Unesco,
Le Parisien,
INSEE,
La réponse du psy,
– Claude Fischler, L’Homnivore : le goût, la cuisine et le corps, Odile Jacob, Paris, 1990,
– Peter Singer, La libération animale, 2012, Payot.

Léa Coulanges