Vous avez sûrement une amie qui poste sans cesse une photo de son repas sur les réseaux sociaux. Comme cette amie, nombre de digital natives postent leurs repas, sur Instagram notamment. Un centre d’intérêt partagé par beaucoup, qui peut amener à nouer des liens, à  redécouvrir une alimentation saine. Instagram pour lutter contre les troubles alimentaires ?

L’ère de la healthy food

C’est la grande tendance sur Instagram. Le hashtag #healthyfood compte plus de 56 millions d’abonnés quand #healthyeating s’approche des 28 millions. Les photos – et les recettes – d’entrées toujours plus attrayantes ou de desserts toujours plus sains mais gourmands font partie de notre fil d’actualité. Si quelques années en arrière c’était davantage la vie privée qui était exhibée, il semble qu’aujourd’hui ce soit notre assiette qui fascine les foules. Somme toute une théâtralisation de l’alimentation quotidienne, une réelle mise en scène.

Cette phase préparatoire – choisir la bonne assiette, la bonne lumière, assortir les couleurs – peut constituer une réelle motivation quotidienne pour nombre d’entre nous et une source de bien-être. Lamia Sadoun, Pascale Ezan et Valérie Hemar-Nicolas ont d’ailleurs étudié cette scénographie 2.0 de l’alimentation sur Instagram. Elles soulignent que « ce réseau social est très prisé par les jeunes, qui y partagent des visuels, échangent des commentaires autour de leur repas, de recettes culinaires dans lesquels se laissent voir des motivations hédonistes. » Si le plaisir dans l’assiette paraîtrait presque accessoire – car usuel – pour certains, il s’agit pour d’autres d’un véritable pas en avant après un rapport altéré à l’alimentation.

Un trouble alimentaire trop souvent méconnu :

L’hyperphagie, ou quand la nourriture devient une obsession !

Instagram pour lutter contre les troubles alimentaires

Eric Nunès est allé à la rencontre de certaines “instagrameuses” ayant mis en avant leur nouvelle alimentation après une période de troubles alimentaires pour Le Monde. On découvre alors Doriane, jeune étudiante parisienne qui a souffert d’anorexie. Elle partage volontiers ses repas sur la toile maintenant qu’elle est venue à bout de son trouble des conduites alimentaires (TCA). Et c’est grâce à ce réseau social qu’elle est parvenue à vaincre ce trouble, comme elle le rapporte à Eric Nunès : « je contactais des filles qui postaient sur le sujet, les échanges, l’entraide, ça m’a permis d’en sortir. » Si, lorsque certains prennent une photo de leur repas sain et 100 % bio, c’est parfois par simple volonté d’acquérir plus de visibilité. Pour d’autres comme Doriane, le dessein est tout autre : « je veux montrer qu’on peut sortir de l’anorexie, manger équilibré. Je sais que celles qui traversent cette épreuve ont de nombreux doute, en partageant je peux les aider, je me dis que je sers à quelque chose. »

Eric Nunès révèle également l’histoire de Morgane, jeune femme disqualifiée le jour des championnats de France de karaté pour 500 g de trop. Elle qui attendait ce jour comme une consécration, Morgane pèse 78 kg lors de la pesée des championnats, alors qu’elle concourt dans la catégorie des moins de 78 kg. Meurtrie par cet affront que lui fait son corps, elle suit un régime draconien, accompagné de ses carences. La jeune femme va aujourd’hui mieux elle aussi, et c’est une nouvelle fois grâce à Instagram. Elle entretient des rapports fréquents avec sa communauté, lui permettant d’échanger sur la nutrition, l’activité physique ou bien l’équilibre alimentaire. Ces échanges l’ont beaucoup aidée : « j’ai eu une série de déclics, des rencontres avec des gens avec lesquels j’échange tous les jours. »

Une dérive possible ?

Lamia Sadoun, Pascale Ezan et Valérie Hemar-Nicolas mettent en garde contre cette mise en scène de notre healthy food. Car « la culture de l’équilibre alimentaire, la culture du manger sain, […] peut engendrer de l’orthorexie. C’est-à-dire une forme de contrôle obsessionnel pour une alimentation saine. »

L’orthorexie, l’obsession de manger sain

Sources

– Eric Nunès pour Le Monde, 17 janvier 2019,
– Pascale Ezan, Valérie Hémar-Nicolas et Lamia Sadoun, « Comportements alimentaires, vie étudiante et réseaux sociaux »

Crédit photo : food_trucs

Jonathan Epaillard