La dénutrition est un problème majeur de santé publique qui touche surtout les personnes fragiles (personnes âgées, enfants hospitalisés, etc.). Une tribune publiée par Le Monde et écrite par le Dr Zazzo rappelle que la dénutrition n’est pas seulement le fait des pays pauvres, elle fait aussi des victimes « dans nos sociétés d’abondance » et peut être source de mortalité. Explications.

La dénutrition, pas seulement pour les personnes âgées

2 millions. C’est le nombre de patients souffrant de dénutrition en France. Sont surtout concernées, les personnes fragiles hospitalisées ou non mais aussi les personnes obèses et mal nutries. Ainsi 4 à 10 % des personnes âgées de + de 70 ans qui vivent toujours chez elles en souffrent ; 20 à 40 % des personnes hospitalisées ; 1 enfant sur 10 hospitalisé dont la moitié a moins de 3 ans.

La tribune du Dr Zazzo ne rappelle pas la définition de la dénutrition. Est-elle différente de l’amaigrissement ? Comment repérer une personne dénutrie?

Selon la Haute Autorité de santé, « la dénutrition protéino-énergétique résulte d’un déséquilibre entre les apports et les besoins protéino-énergétiques de l’organisme. Ce déséquilibre entraîne des pertes tissulaires ayant des conséquences fonctionnelles délétères. Il s’agit d’une perte tissulaire involontaire ». Mais attention, il ne faut pas confondre la dénutrition avec l’amaigrissement qui n’a « aucun caractère délétère. Il peut être volontaire ou non ».

Éric Fontaine, médecin au CHU de Grenoble et fondateur du Collectif de lutte contre la dénutrition se montre plus précis « La dénutrition résulte d’un déficit énergétique et protéique de l’organisme, causé soit par une insuffisance des apports alimentaires, soit par une augmentation des pertes, soit par une association de ces deux causes. Ce n’est pas à proprement parler une maladie, mais un syndrome, c’est-à-dire une combinaison de facteurs qui vont concourir à la dégradation de l’état général. »

Les personnes âgées et les malades sont souvent dénutries mais d’autres raisons peuvent en être la cause : sociales (personne seule, dépressive, handicapée physique ou psychique, etc.) sans oublier le phénomène de mode des régimes déséquilibrés (2 repas par jour) ou trop restrictifs ; géographiques (personne isolée) ;  financières (revenus insuffisants) ; physiologiques (problèmes de dents ; troubles de la déglutition ; constipation, etc.) ; médicamenteuses (prise de plus de 3 médicaments par jour, etc.) ; et enfin les personnes obèses.

Pourquoi la France compte encore 2 millions de personnes souffrant de dénutrition ?

La dénutrition concerne aussi les obèses

Le premier symptôme de la dénutrition est la perte de poids. Un amaigrissement de 5 % du poids en un mois, ou de 10 % en six mois, est le premier signe d’une dénutrition.

La sarcopénie est également un signe de dénutrition. C’est la perte de masse musculaire associée à la diminution de la force musculaire ou des performances physiques. Elle est responsable de conséquences cliniques fonctionnelles (diminution de la vitesse de marche, difficultés à monter ou descendre des escaliers).

Perte de poids, sarcopénie, ces signes ne sont pas visibles tout de suite et surtout chez les obèses. C’est pourquoi, ces personnes sont souvent oubliées dans la recherche d’une dénutrition. Le Dr Fontaine explique très bien cette situation, « les muscles vont littéralement fondre, mais pas la graisse. Ainsi, l’enveloppe corporelle va rester un peu ronde. Si l’on est extrêmement dénutri, le corps va même fabriquer des œdèmes, et donc gonfler. Cela ne choque généralement pas la personne, d’autant plus si elle est initialement en surpoids ou en obésité, ce qui la rend d’autant plus difficile à diagnostiquer ».

Dosage des traitements

Le dosage des traitements se fait selon le poids réel du patient. Cela suppose donc que nous avons tous la même composition corporelle qui varierait selon le poids. Ce n’est pas le cas ! La composition corporelle d’une personne obèse n’est pas identique à celle d’une personne non obèse. Le dosage des traitements ne prend donc pas en compte la physiologie particulière de l’obèse. L’exemple pris par le Dr Zazzo dans sa tribune est particulièrement significatif « Imaginons un patient de 65 ans, obèse (IMC à 30 kg/m2), accusant une perte de poids minime, sarcopénique, traité pour un cancer du pancréas et recevant, après une chirurgie « agressive », une chimiothérapie dont le surdosage est vraisemblable en raison d’une adaptation posologique au poids actuel et non à la masse maigre : pour lui, c’est la quintuple peine ».

Surmortalité chez les malades chroniques

Selon le Dr Zazzo, la dénutrition touche également toute personne souffrant d’une pathologie lourde « les pathologies chroniques (insuffisances respiratoire, rénale, cardiaque), les cancers, notamment digestifs, les hépatopathies chroniques, les polytraumatismes graves, les maladies neurodégénératives et syndromes démentiels, les séquelles d’accidents vasculaires cérébraux. La dénutrition est ici constante et multifactorielle, d’installation plus ou moins rapide, non recherchée et donc souvent ignorée. Elle est à l’origine d’une surmorbidité et d’une surmortalité ». Les statistiques sont d’ailleurs éloquentes « chez les malades atteints de cancer, elle est en moyenne de 50% (de 67% dans le cancer du pancréas, à moins de 10% dans celui du sein). La dénutrition est également très présente (40 à 50%) chez les insuffisants respiratoires, en hépato-gastroentérologie, en réanimation et à la suite d’une chirurgie lourde ».

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Un syndrome trop souvent ignoré

La malnutrition, le Dr Zazzo, le rappelle, « concerne 34 % de familles monoparentales ne disposant en moyenne que de 2,3 euros par personne et par jour (enfant ou adulte) ». Très souvent, une personne malnutrie aura plus de mal à guérir qu’une autre et parfois l’issue de la maladie initiale peut être fatale. « Il est (…) fréquent que la dénutrition complique une maladie préexistante. Si celle-ci est guérissable, la dénutrition va ralentir la guérison. Si elle est handicapante, la dénutrition va alourdir le handicap. Et si elle est incurable, la dénutrition va accélérer l’évolution fatale. Les conséquences sont alors multiples : arrêt de croissance chez les enfants, augmentation du risque d’infections, de fractures, des troubles psychologiques, perte d’autonomie, perturbation de l’équilibre, dégradation du tube digestif, du système respiratoire, de la santé bucco-dentaire, de la qualité de vie, et à l’extrême, le décès. »

« Les conséquences de la dénutrition touchent tout le monde. Il ne faut pas croire que les personnes dénutries sont des SDF, loin de là! Il y a quinze ans, les patients mouraient du sida. Ce n’était pas à cause du virus, mais parce qu’il ne leur était plus possible de manger en raison de la douleur provoquée par le contact avec les aliments ». Mais nous n’en sommes plus là, le SIDA, on le soigne. Certes, mais pas la dénutrition ! Et ce qui choque le plus, c’est que la dénutrition n’est pas incurable et qu’on en guérit si elle est prise à temps. « Parce que l’on dispose dans l’absolu de tous les savoirs et de toutes les solutions pour empêcher cela, mais que rien n’est fait, ou trop peu, faute de moyens et de prise de conscience ».

Prise d’inconscience ?

Face à l’inertie des pouvoirs publics, le collectif de lutte contre la dénutrition a été créé par le Dr Eric Fontaine. « Les voies hiérarchiques officielles qui ont été empruntées depuis 50 ans n’ont pas permis de faire bouger les choses d’un iota. Nous avons la conviction aujourd’hui que seule une mobilisation de la société pourra faire comprendre l’ampleur de ce fléau afin de contraindre les politiques et l’administration à regarder et traiter le sujet comme ils ont été obligés de le faire suite aux mobilisations citoyennes sur le traitement de la douleur, la prise en charge des patients séropositifs ou celles pour limiter les infections nosocomiales ».

Manque de budget

Si la dénutrition n’est pas prise en compte par les pouvoirs publics c’est parce qu’elle met en lumière le manque d’implication des différents gouvernements. « Admettre qu’il existe 40% de malades dénutris dans les établissements hospitaliers, puis comprendre qu’ils ne seront pas pris en charge par manque de personnel compétent, c’est se confronter à la nécessité d’embaucher massivement des nutritionnistes et des diététiciens. Dès lors, il est tentant de minimiser le problème, d’autant que les pouvoirs publics ne sont pas convaincus que la prévention de la dénutrition coûte réellement moins cher, à terme, que son traitement ».

Les professionnels de santé

Les médecins sont aussi responsables, ils ne prennent pas suffisamment en compte la dénutrition ou alors trop tard. Certes, ils en « ont entendu parler (…). Ils reconnaissent ses méfaits, mais sont encore peu sensibilisés à son dépistage précoce ou à sa prévention. C’est souvent lorsqu’ils font le constat de l’échec d’une thérapie qu’ils commencent à incriminer la dénutrition. Mais il est alors trop tard pour une prise en charge nutritionnelle efficace ».

Les plateaux repas

Enfin, le régime alimentaire de l’hôpital est également en cause. La tribune du Dr Zazzo le souligne très clairement. Une nourriture de moins en moins bonne (la satisfaction des patients était de 65,6 % en 2011, en 2017 elle est à moins de 50 %). Les patients ont une période de jeûne nocturne de plus de 13 heures (un dîner servi à 18 heures, le petit-déjeuner entre 7h30 et 8h30). Enfin, l’offre alimentaire hospitalière, 1800 à 2000 Kcal par jour, ne prend pas en compte l’état particulier des patients malnutris ou obèses.

Une journée de lutte

C’est pourquoi, le Comité de lutte contre la dénutrition a décidé d’alerter et d’informer le grand public, durant toute la journée du 26 novembre 2018. Rendez-vous donc à la mairie du IVe arrondissement où tous ceux qui ont des proches ou qui sont sensibilisés à ce problème de santé public pourront rencontrer des experts ainsi que des membres du Collectif.

La journée d’action se déroule à la mairie du IVe arrondissement, 2 place Baudoyer, 75004 Paris. Pour y assister inscrivez-vous à collectifdenutrition@gmail.com

Une liste de 15 propositions pour lutter contre la dénutrition devrait apparaître sous peu… Restez connectés et, en attendant, découvrez la campagne de prévention contre la maladie :

Contenu relu et validé par une diététicienne WeCook.

Sources

Le Monde,
Lutte contre la dénutrition,
Haute Autorité de Santé,
– « Dénutrition sur le sujet obèse », Société Francophone du Diabète,
Allo docteurs.

Léa Coulanges