Vingt-trois ans après Tom Hanks dans Philadelphia, 120 battements par minute de Robin Campillo met en scène le sida. À l’écran, dans l’œil du spectateur, quel chemin parcouru ?

Quand le réalisateur Jonathan Demme, auréolé du triomphe du Silence des agneaux, propose aux studios hollywoodiens ce qui allait devenir Philadelphia, il se voit répondre qu’une dizaine de scénarios sont déjà en développement « sur le sujet ». Tous, sans exception, s’apprêtent à mettre en scène un hétérosexuel qui contracte la maladie.

Le Visage du Virus

Nous sommes en 1993. Le sida a désormais un nom. Il n’a pas de remède. Et pour beaucoup d’entre nous, il n’a pas de visage. Philadelphia tape fort. Le jeune avocat gay, viré de son cabinet pour cause de sida, pourrait être notre voisin de palier. Le visage angélique de Tom Hanks, son sourire en coin, son charme juvénile, vont se décomposer sous nos yeux.

Sida et cinéma : Philadelphia

© Allstar/Columbia TriStar

Mais la clef du film, c’est le personnage interprété par Denzel Washington. Homophobe par ignorance, homophobe parce que « normal ». Terrorisé à l’idée d’avoir pu contracter le virus en serrant la main de Tom Hanks. Son évolution vers l’empathie, vers l’affection même, entraîne celle du spectateur.

Le cinéma ne change pas la société. Le cinéma change le regard. Il ne transmet pas l’information, il fait avancer la compréhension. Alors, en vingt-trois ans, le cinéma a-t-il fait son boulot ? Notre regard a-t-il changé ?

120 battements par minute (« 120 BPM ») met en scène Act Up, un petit groupe de militants, souvent atteints de la maladie, qui a choisi l’action violente et médiatique pour éveiller les consciences. L’époque est la même : le début des années 90.

Sida et cinéma : 120 BPM

© Céline Nieszawer/Memento Films Distribution

Profession : Séropo

C’est quasiment le seul point commun. Aujourd’hui, semble dire le film de Campillo, on n’a plus besoin du personnage de Denzel, l’hétéro bourré de préjugés, pour guider le spectateur. Mieux : on n’a plus besoin de Tom Hanks non plus ! Le type attachant, bon collègue et bon fils, laisse la place au personnage de Sean (Nahuel Pérez Biscayart), adorable tête à claques, volatile feu follet. Inutile d’en faire un brillant avocat d’un grand cabinet : « Moi, dans la vie, je suis séropo ».

120 BPM déplace le curseur sur tous les sujets ou presque. Face à l’ignorance de Denzel Washington qui fuit plutôt que de se faire dépister, les militants d’Act Up dévorent les publications médicales au point de tenir tête à un patron de labo. C’est le début d’un âge où le patient en sait autant, voire davantage, que son médecin.

Là où Tom Hanks vivait une grande histoire d’amour avec Antonio Banderas, Sean va mettre du temps à accepter Nathan dans sa vie. Et quand le scénariste de Philadelphia reconnaissait volontiers avoir raté la scène montrant les amoureux au lit (elle a fini dans la poubelle de la salle de montage), les scènes de sexe de 120 BPM rythment l’évolution du film, du militantisme à la maladie, à la mort, et à la vie qui continue.

Sida et cinéma : Philadelphia

© Allstar/Columbia TriStar

Enfin, à la solitude de l’avocat malade, entouré seulement d’une famille trop belle pour être vraie, Campillo oppose la communauté qui se serre les coudes. L’une des grandes scènes du film voit les copains débarquer un à un autour de la dépouille – et discuter, avec la maman du défunt, du coup d’éclat qui utilisera ses cendres.

Humour rance

Alors sans doute, le temps a passé et le spectateur accepte des personnages plus réalistes, un discours plus cru. Mais tout de même…

C’était il y a combien de décennies, cette émission TV où un animateur chéri des Français se fit passer pour gay lors d’une imposture téléphonique et trouva hilarant de « outer » ses victimes à l’antenne ?

C’était il y a combien de siècles, ces types bien propres sur eux qui, menacés dans leur virilité par un bout de pellicule, aspergèrent de lacrymos les spectateurs venus découvrir Son Frère (1998) de Patrice Chéreau ?

Combien de millénaires que Kev Adams, dans Gangsterdam (2017), non content de cautionner le viol et la torture, déversait son humour rance en mode homophobie de vestiaire ?

Le cinéma nous renseigne sur la fracture sociale. La partie du public qui s’informe est de mieux en mieux informée. L’information est de plus en plus accessible. Mais ceux qui se contentent de clichés et d’une « information » en 140 caractères, en particulier les plus jeunes, n’avancent pas. Ils font écho aux mauvais chiffres de Santé Publique France pour 2017 : pas moins de séropos, pas plus de dépistages.

Non, l’épidémie n’appartient pas au passé. Oui, être infecté, aujourd’hui comme hier, c’est facile, c’est pas cher et ça peut vous tomber dessus. Le cinéma ne transmet pas l’information, il fait avancer la compréhension. On attend avec impatience le film qui dira aux jeunes, aux femmes, aux étrangers, qu’il est l’heure d’ouvrir les yeux.

120 battements par minute, de Robin Campillo : sortie DVD, Blu-ray et iTunes le 23 décembre 2017, Memento Films Distribution

Philadelphia, de Jonathan Demme : DVD et Blu-ray, Columbia TriStar

Sources

– 120 BPM : http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=245592.html
– Philadelphia : http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=9432.html
– Chiffres de Santé Publique France : http://vih.org/20171128/chiffres-tristes-et-reel-besoin-dinnovation-en-depistage-et-prevention-diversifiee/139777

Claire Dixsaut

0 réponses à “Sida et cinéma : de Philadelphia à 120 battements par minute”

  1. […] B, il existe un vaccin. Il n’en existe malheureusement toujours pas aujourd’hui pour le Sida. Une seule solution : le préservatif (comme pour les autres maladies […]

Laisser un commentaire

Bienvenue
Inscrivez-vous à notre newsletter, afin de recevoir toutes vos actualités.